« Une paresse sans remède »: traduction d’un article de la presse locale roumaine concernant les roms

Après une première traduction d’un article issu de la presse locale du département de Bihor en Roumanie, je propose ici un deuxième article que j’ai traduit pour donner à lire de quelle manière se dit le problème en particulier de l’accès au travail des roms, dont on a de cesse, là-bas, de dire qu’ils « ne veulent pas travailler ». C’est le sujet de cette très imparfaite traduction, pour être au plus près de ce qui se dit, comment ça se dit et se vit, localement.

L’article original, accessible avec ce lien, est écrit par Adriana Totorean et a été publié par le journal Bihoreanul en date du 19 novembre 2017.

J’ai traduit précédemment dans ce billet de blog un article qui peut être lu ou relu en lien, il s’agissait d’un édito du même journal, publié le 1er novembre 2017 et intitulé « Histoires tsiganes ».

Encore une fois, je ne connais pas cette journaliste, je ne commente pas ici ce qui est écrit, je ne cautionne ni ne rejette ce qui est dit, je traduit simplement de la manière la plus neutre possible, et j’ai traduit comme j’ai pu, avec mes limites mais aussi mes connaissances du sujet et de la langue roumaine. J’accueille vos éventuelles remarques par mail à thom point ott at gmail point com.

Une paresse sans remède

Adriana Totorean, Bihoreanul du 19 novembre 2017

Depuis plusieurs années, les entreprises du département de Bihor ont toutes le même souci: elles n’arrivent pas à trouver des personnes voulant travailler! Si bien que ces entreprises tentent d’attirer les employés des autres en leur offrant salaires ou primes plus importants, ou bien encore elles vont chercher des travailleurs de l’étranger.

Le paradoxe est que, selon les statistiques officielles, le département ne manque pas de chômeurs. Plus de 6500 adultes sans emploi sont enregistrés auprès de l’Agence pour l’emploi du département de Bihor, qui devraient au moins théoriquement taper aux portes des entreprises. La vérité est qu’en fait bien peu ont envie travailler. Plus de 5 000 d’entre eux sont bénéficiaires de l’aide sociale, les roms (tigani) pour la plupart qui n’ont jamais travaillé et n’en ont pas même l’intention…

Le chômage en chiffres

Chaque semaine, les chefs d’entreprises du département déclarent à l’agence pour l’emploi (AJOFM) environ un millier d’emplois disponibles.Ce nombre de jobs disponibles est peut-être même plus élevé car tous ne respectent pas l’obligation d’annoncer les emplois inoccupés. Cette « appétit » de main d’œuvre est toutefois confirmée par le fait que de plus en plus d’entreprises locales organisent des sélections de personnels dans les villages et villes hongroises, et seulement de cette manière elles semblent pouvoir trouver des employés.

Les statistiques de l’agence pour l’emploi devraient cependant leur donner de l’espoir, car il y a assez de demandeurs d’emploi du département de Bihor inscrits dans les registres de l’agence. En septembre 2017, 6507 chômeurs étaient enregistrés dans le département de Bihor, dont 2905 femmes. Sur ce total, 1557 percevaient une indemnité chômage mensuelle allant de 375 Lei (environ 80€) pour ceux qui ont été employé moins de 3 ans, une somme qui augmente pour chaque année travaillée au-delà de 3 ans.

4875 chômeurs ont un niveau scolaire équivalent ou supérieur au niveau primaire, 1235 ont terminé des études au lycée et 379 ont un diplôme universitaire. 1473 chômeurs ont moins de 25 ans, 513 entre 25 et 29 ans, 1469 ont entre 30 et 39 ans et le plus grand nombre, 1665 chômeurs, ont entre 40 et 49 ans. Enfin, 725 ont entre 50 et 55 ans et 662 plus de 55 ans. Toujours selon les statistiques, 6450 personnes ont eu un précédent emploi dans le privé et 57 dans le public.

Ils ne veulent pas travailler!

Sur l’ensemble des 6507 chômeurs enregistrés dans le département, peu d’entre eux veulent travailler. Selon les registres, 5224 chômeurs sont bénéficiaires de l’aide sociale, des personnes sans aucune source de revenu que l’État entretient avec entre 141 Lei et 527 Lei par mois selon le nombre de personnes dans le ménage. Pour percevoir cet argent, les bénéficiaires n’ont qu’à s’inscrire comme chômeur et, théoriquement, chercher un emploi.

En fait, la plupart d’entre eux sont des roms qui fuient le travail comme le diable l’encens (fug de munca ca Dracula de tamaie). « Nous luttons avec ces bénéficiaires à faible revenu pour essayer de les intégrer au marché du travail parce que nous sommes aux prises avec leur manque de collaboration », déclare Békési Csaba, directeur de l’agence département pour l’emploi du département de Bihor (AJOFM Bihor).

Une fois tous les trois mois, quand les chômeurs doivent actualiser leur dossier, ils demandent aux agents de l’agence pour l’emploi de signer l’attestation prouvant qu’ils n’ont pas trouvé de travail. S’ils sont envoyés dans des entreprises où ils pourraient travailler, ils reviennent systématiquement avec des refus, ce qui signifie que les employeurs disent qu’ils ne répondent pas aux exigences du poste. Certains obtiennent ce refus à raison, car ils n’ont aucune préparation (aucune formation), ils ne savent peut-être même pas lire ou écrire. Mais le plus grand nombre demandent directement au patron de ne pas les accepter. On peut comprendre pourquoi ils acceptent: aucun homme d’affaire ne veut embaucher un homme qui dit d’entrée ne pas vouloir travailler!

« Et nous de quoi vit-on? »

Sans aucun gène, les bénéficiaires de l’aide sociale admettent que l’idée de travailler ne leur passe même pas par la tête. Reghina, une femme Rom de 48 ans de la commune de Ineu a reconnu n’avait jamais travaillé de toute sa vie, alors qu’elle est tout à fait en bonne santé. « Personne ne me prend au travail » se plaint-elle. Mais interrogée sur le nombre d’entreprises qu’elle a sollicité, elle admet là encore: aucune! Mais elle ne dit pas pourquoi elle n’a jamais essayé.Si bien que, pour recevoir 250 Lei de l’État chaque mois, elle travaille pour la commune dans le village où elle habite. Jeudi dernier, elle a nettoyé les déchets des rues en se plaignant qu’elle gagnait bien peu. « Et nous de quoi vit-on? » demande-t-elle sans attendre de réponse.

Viorel Hendre, un habitant de 49 ans du même village, se trouve dans une situation similaire. « J’ai travaillé pendant une année pour une société de sécurité, mais depuis je n’ai pas trouvé d’autre employeur », raconte-il, sans pouvoir citer le nom d’une autre entreprise où il pourrait chercher un emploi. Il vit avec sa concubine et leur enfant de 2 ans avec l’aide sociale de 300 Lei, l’allocation pour le petit et l’argent qu’il gagne en vendant les champignons qu’il ramasse en forêt.

Non loin, sur le bord d’une route de la commune, trois gamins de roms (puradei) de 14-15 ans ramassent eux aussi les ordures, envoyé par les parents ou grand-parents à leur place. La loi permet aux bénéficiaires de l’aide sociale d’obtenir l’argent même si le travail est effectué par quelqu’un d’autre pour leur compte, si bien qu’il peut apparaitre à certain « logique » d’envoyé leurs enfants à leur place.

Aller-retour par delà la frontière

Dumitru Togor, le maire de la commune, qui compte près de 200 bénéficiaires des aides sociales, presque sans exception des roms, annonce sans phare: les gens sont fainéants! « Nous avons des bénéficiaires de 18-20 ans, en bonne santé, qui pourraient travailler. Mais ils ne le veulent pas ». Il donne un exemple concret: pendant deux semaines, il a cherché 4 cantonnier pour une entreprise de salubrité, Reosal, qui intervient justement sur la commune. « En travaillant aussi le samedi, ils peuvent gagner 2300 Lei brut, environ 1600 Lei net. J’ai des fonctionnaires à la mairie qui ne gagnent pas autant », dit-il. Il a même organisé ces dernières années des bourses aux offres d’emploi dans la salle municipale. Mais on s’est bien moqué des employeurs qui étaient là: presque personne ne s’est présenté pour trouver un travail!

L’élu rencontre encore un écueil avec les roms: l’actualisation des dossiers de demande d’aide sociale se fait tout les trois mois, si bien que les bénéficiaires ont le temps de remplir leur dossier et de filer à l’étranger. « En trois mois, ils font la navette France-Roumanie plus vite que nous autres ne sortons du département » dit Dumitru Togor. De la manche, du vol, les roms amassent assez d’argent de « là-bas » pour ne pas même avoir à penser à trouver un emploi. De retour au pays, ils revendiquent l’aide sociale de quelques centaine de Lei comme un droit légitime.

Jusqu’à quand la Roumanie va-t-elle continuer à payer ces personnes, personne ne sait. Récemment, même le président du Parti Social-Démocrate (PSD), Liviu Dragnea, a déclaré que le Gouvernement et le parlement devraient réfléchir à une loi pour que soit accordée l’aide sociale uniquement aux personnes malades mais plus aux personnes aptes au travail. Que Dragnea pense vraiment ce qu’il dit ou qu’il pense gagner la sympathie des roumains en conservant ce système d’assistance, c’est un mystère difficile à percer…